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01
NATURE
Chapitre I

Sous le soleil de Juin

Il y avait dans l'air ce quelque chose d'indéfinissable que juin pose sur les journées sans prévenir. Une chaleur légère, presque tendre, qui donne aux ombres des bords dorés et aux conversations l'impression de durer plus longtemps qu'elles ne durent vraiment. Elle filmait tout. Les pavés, les nuages, le dos de Joris. Avec sa propre caméra, créée de ses mains, c'était sa façon de croire que le monde entier méritait d'être conservé. Chaque souvenir devait être partagé avec les autres, par le biais des écrits, des paroles et de sa caméra. Un sujet de friction avec Cripie, qui prônait de vivre pleinement l'instant.

Charlie, Cripie, Julie et Joris marchaient ensemble sur le chemin qui menait à la fête de la musique. Cette grande fête était organisée par Roxanne, qui voulait offrir un moment festif avant un été où de grands projets se préparaient pour emmener les membres toujours plus haut. Roxanne les avait prévenus : il y avait du boulot. Et quand Roxanne prévenait, on n'arrivait pas les mains vides ni l'esprit vague.

— T'as vu comme elle marche bien ma caméra Joris ? dit Charlie en collant l'objectif sur son visage.

— Oui Charlie, j'ai vu. Pas besoin de la coller sur moi, répliqua Joris.

Charlie le regarda, l'air déçu de sa réaction.

— Vous êtes pas drôles. Toujours à rester sérieux. Il y a une grande fête qui se prépare, faut bien se mettre dans l'ambiance.

Joris tourna la tête avec ce regard calme et légèrement amusé que la bonne humeur de Charlie projetait autour d'elle. Cripie sourit sans rien dire, habitué à cette danse-là.

— On perd pas de temps. On doit avancer, sinon j'en connais une qui va râler, dit Cripie.

— Elle a tendance à vouloir tout décider en ce moment, j'ai bien l'impression, répondit Julie en soupirant.

— Mais elle est super Roxanne. Indépendante, leadeuse, ça ne l'empêche pas d'être empathique. Elle m'accompagne sur chacun de mes projets. Elle va me laisser construire la machine à bulles et gérer les feux d'artifice. Et je ne suis pas d'accord avec toi. Elle délègue très bien, elle laisse de la responsabilité à notre cher Joris.

Joris ricana légèrement, les yeux toujours devant lui, concentré sur la façon dont il allait organiser sa part de la fête. À côté de lui, Cripie, peu convaincu par les propos de Julie, avança légèrement, les laissant bavarder entre eux, intéressé malgré tout par la conversation.

Le soleil commençait à taper fort. Les plantes autour semblaient suffoquer sous cette chaleur qui ne demandait pas la permission.

Charlie sortit une bouteille d'eau et s'en reversa une bonne partie sur le visage, soupirant d'aise.

— Ça fait du bien.

Amusée, Julie décida de l'arroser un peu pour la rafraîchir davantage. Sauf que l'eau, au contact de sa peau, brûla.

NON CHARLIE !! ÇA FAIT MAL !!

Par réflexe, Julie la repoussa. Une légère flamme jaillit de sa main, brève et instinctive. Charlie, surprise, recula et trébucha sur Joris qui tomba avec elle. Ils s'attendaient tous les deux à l'impact dur du chemin sous leurs dos. Mais leur peau ne rencontra jamais le sol.

Leurs corps traversèrent la matière. Les atomes de leur chair glissant parfaitement entre ceux de cette terre pourtant si solide. En l'espace de quelques secondes, Charlie et Joris disparurent sous la surface.

Cripie regarda le sol, immobile. Il n'osait formuler le moindre scénario pour expliquer ce qu'il venait de voir. Julie, elle, était en panique totale.

— Je t'assure que je ne voulais pas faire ça. Je ne savais même pas que j'en étais capable ! Je ne sais pas où ils sont !

— Ne panique pas. Il faut aller chercher de l'aide, dit-il en marquant l'endroit d'un signe reconnaissable.

— Allons rejoindre Roxanne. Et peut-être qu'on trouvera Aika là-bas, répondit Julie.

Les deux partirent d'un pas pressé vers la préparation de la fête, en espérant trouver de l'aide avant que l'inquiétude ne prenne trop de place.

Le premier souvenir fut le bruit. Un bourdonnement continu, sans source, sans fin, comme si l'électricité elle-même avait décidé de respirer. Puis la lumière. Ce jaune-là n'avait pas de nom précis. Quelque chose entre le vieux et le malade, qui tombait du plafond sans chaleur et sans ombre.

Charlie ouvrit les yeux. La première chose qu'elle fit fut de vérifier que la caméra était encore allumée.

Elle observa les lieux. Une grande pièce étrange, aux murs tapissés de papier peint jaune. Un endroit froid, silencieux, qui semblait s'étendre sans fin. Pourquoi étaient-ils tombés ici ? Quel était cet endroit qui paraissait à la fois familier et totalement étranger ? Les questions se bousculaient dans sa tête jusqu'à ce qu'elle aperçoive Joris, toujours à terre.

Elle s'empressa de le rejoindre.

— Joris ? Joris ! Tu vas bien ?

— Oui, doucement, tu me brutalises encore plus, dit-il en reprenant ses esprits.

Joris se releva, regarda autour de lui d'un air perdu, puis s'approcha d'un mur pour le toucher du bout des doigts. Il s'avança lentement vers l'ouverture du couloir, mesurant l'ampleur de ce labyrinthe de murs jaunâtres et de néons. Charlie le rejoignit, dans le même silence d'incompréhension.

Elle lui prit le bras.

— Tu sais où on est, là ?

Joris parcourut les lieux du regard. Une seconde passa.

Nous sommes dans les Backrooms…

À ces mots, un bruit terrifiant et résonnant se fit entendre, derrière eux, au loin.

Sous le soleil de Juin
CH. I
02
ROOM · ????
Chapitre II

Le Bourdonnement

Le bruit s'était tu aussi vite qu'il était apparu. Ou peut-être qu'il était toujours là, quelque part, noyé dans le bourdonnement constant des néons. Difficile à dire. Dans les Backrooms, les sons avaient cette façon sournoise de se fondre dans le décor jusqu'à ne plus être distinguables du silence.

Charlie et Joris restèrent immobiles quelques secondes, dos à dos, scrutant les couloirs qui s'étiraient dans chaque direction. Identiques. Infinis. Jaunes.

— T'as entendu ça ? murmura Charlie.

— Oui, répondit Joris sans bouger.

— Et tu fais quoi là ?

— J'écoute.

Charlie regarda l'objectif de sa caméra. Toujours allumée. Elle la pointa vers le couloir du fond.

— Bah moi j'explore.

Joris soupira. Ce soupir calme et résigné de quelqu'un qui savait que rien de ce qu'il dirait ne changerait quoi que ce soit.

Ils avancèrent.

Le Level 0 n'avait pas grand chose à offrir visuellement. Et pourtant Charlie filmait tout. Les traces d'humidité sur les murs qui formaient des silhouettes vaguement inquiétantes. Les néons qui clignotaient une fois toutes les trente secondes, comme pour rappeler qu'ils étaient encore vivants. La moquette épaisse, étrange, qui absorbait les pas avec une discrétion presque suspecte.

— C'est quand même ouf comme endroit, dit Charlie dans sa caméra. Regardez moi ces murs. On dirait une vieille salle de réunion qui aurait décidé de devenir infinie.

— Charlie.

— Quoi ?

— Tu parles à qui là ?

Elle haussa les épaules.

— À la postérité.

Joris ne répondit pas. Il marchait un pas derrière elle, les yeux qui balayaient régulièrement les couloirs adjacents. Quelque chose dans cet endroit le mettait mal à l'aise, pas la peur exactement, plutôt cette sensation d'être observé sans pouvoir localiser d'où venait le regard.

Il s'arrêta.

— Charlie.

— Hm ?

— Marche pas si fort.

— Je marche normalement.

— Non. Écoute.

Charlie s'arrêta. Tendit l'oreille.

La moquette. Leurs pas avaient disparu. Mais un autre bruit persistait, léger, régulier, à peine perceptible. Quelque part sur leur gauche, dans le couloir parallèle, quelque chose marchait au même rythme qu'eux.

Ils repartirent. Le bruit repartit.

Ils s'arrêtèrent. Le bruit s'arrêta.

— Ok, dit Charlie à voix basse. Ok ok ok. C'est quoi ça ?

— Je sais pas, murmura Joris. Mais on reste calmes.

— Je suis calme ! Je suis super calme ! dit-elle d'une voix qui ne l'était clairement pas.

Le bruit se rapprocha. Une cloison basse les séparait de la source, et dans le silence cotonneux du Level 0, ils entendirent distinctement une respiration qui n'était pas la leur.

Charlie attrapa le bras de Joris.

— On court ?

— On court.

Ils partirent. Les néons défilèrent au-dessus d'eux comme des stroboscopes au ralenti. Charlie filmait en courant, la caméra tremblante, le souffle court. Joris gardait le rythme sans paniquer, une main tendue pour éviter les angles des cloisons.

— C'est quoi ce truc, c'est quoi ce truc, c'est quoi CE TRUC !

— Concentre-toi !

Ils tournèrent à droite. Puis à gauche. Puis encore à droite. Les couloirs se ressemblaient tous, identiques, comme si le labyrinthe se reformait derrière eux à mesure qu'ils avançaient.

Les pas derrière eux accélérèrent.

Charlie poussa une cloison basse, bascula de l'autre côté, Joris juste derrière elle. Ils se retrouvèrent dans une grande salle carrée, fauteuils éventrés contre les murs, un néon plus stable que les autres, une odeur de vieux papier.

Ils se retournèrent.

Quelqu'un était là.

Un garçon. Cheveux en désordre, regard vif, les mains dans les poches. Et sur les lèvres, malgré tout, malgré la course, malgré les Backrooms, un sourire en coin qui n'avait pas l'air surpris du tout.

Charlie mit trois secondes à réaliser.

…Kichi ?

Kichi inclina légèrement la tête.

— Vous en avez mis du temps. Je vous suis depuis vingt minutes.

Le Bourdonnement
CH. II
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ROOM · ????
Chapitre III

Kichi ?

La salle resta silencieuse un long moment. Juste le bourdonnement des néons, toujours là, toujours fidèle à lui-même. Kichi les regardait tous les deux avec cet air de quelqu'un qui a eu le temps de s'habituer à attendre, et qui n'avait pas prévu que l'attente se terminerait comme ça.

Charlie fut la première à parler. Évidemment.

— T'es là depuis combien de temps ?

— Assez longtemps, dit Kichi.

— C'est quoi assez longtemps ?

— Assez pour connaître chaque néon qui grésille différemment des autres.

Charlie ouvrit la bouche. La referma. Elle ne trouva rien à ajouter.

Joris s'était appuyé contre le mur, les bras croisés, il observait Kichi avec ce regard calme qui ne jugeait rien et ne ratait rien non plus. Kichi le remarqua. Un bref signe de tête passa entre eux, pas de grands mots, juste la reconnaissance de deux personnes qui ne s'étaient jamais vraiment perdues de vue intérieurement.

— Il y a une fête, dit Charlie en rallumant sa caméra.

Kichi haussa un sourcil.

— Une fête de la musique. Ce soir. Tout le monde est là ; Cripie, Julie... Roxanne organise tout depuis des semaines, elle a prévu quelque chose d'immense. Machine à bulles, feux d'artifice…

Quelque chose changea dans le visage de Kichi. Pas grand chose, juste une légère contraction, un regard qui se déplace vers le sol une fraction de seconde. Suffisant.

Charlie s'en aperçut mais continua, moins sûre d'elle.

— …Elle a tout géré comme toujours. Tu sais comment elle est.

— Ouais, dit Kichi simplement. Je sais comment elle est.

Le silence qui suivit n'était pas vide. Il était plein de choses que personne ne nomma.

Charlie regarda Joris. Joris regarda Kichi.

— Je ne veux pas y aller, dit Kichi. Sa voix était calme, sans agressivité. Juste une décision posée là, comme une évidence. Il y a des gens que j'ai pas envie de revoir.

— Kichi…

— C'est pas contre vous. Vraiment.

Il se leva, fit quelques pas vers l'un des couloirs, les mains dans les poches. Ses cheveux violets captèrent brièvement la lumière froide des néons. Son œil noir parcourut le labyrinthe avec cette familiarité tranquille de quelqu'un qui a appris à vivre dans un endroit qui n'était pas fait pour être habité.

Charlie chercha ses mots. Pour une fois, ils ne venaient pas.

Ce fut Joris qui parla.

Il se décolla du mur, fit un pas vers Kichi. Pas de grands gestes, pas de discours préparé, juste sa voix posée, celle qu'il avait quand il disait les choses vraiment.

— Je ne vais pas te mentir. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Et je te demanderai pas. Mais on a besoin de toi pour sortir d'ici. Et moi personnellement j'ai envie que tu sois là ce soir.

Kichi ne se retourna pas tout de suite.

— C'est tout ? dit-il.

— C'est tout.

Quelques secondes passèrent. Le néon au-dessus d'eux grésilla une fois, comme pour ponctuer le silence.

Kichi se retourna. Son regard alla de Joris à Charlie, qui tenait sa caméra sans filmer, geste rare, presque solennel venant d'elle.

Il souffla lentement.

— Je guide. Mais je ne promets rien pour la suite.

— C'est honnête, dit Joris.

— Très honnête, ajouta Charlie en rallumant la caméra.

Kichi secoua légèrement la tête et, pour la première fois depuis qu'ils l'avaient trouvé, quelque chose ressemblant à un sourire passa sur son visage. Bref. Discret. Mais là.

Il désigna un couloir sur la droite.

— Par là. Et vous suivez, vous vous arrêtez pas, vous ne posez pas de questions sur ce que vous entendez.

Charlie leva la caméra en signe d'accord.

Joris acquiesça.

Et ils repartirent tous les trois dans le jaune infini des Backrooms, vers une sortie que seul Kichi connaissait.

Kichi ?
CH. III
04
ROOM · FUN
Chapitre IV

Drôle de retrouvaille

Le Level Fun n'avait pas l'air dangereux. C'était même le problème.

Les murs étaient couverts de guirlandes colorées, des ballons rouges et bleus flottaient encore ici et là, à moitié dégonflés, comme les restes d'une fête que personne n'avait rangée. Des machines d'arcade alignées contre les murs projetaient leurs lumières clignotantes dans le silence. Bleues, vertes, jaunes, sans que personne ne joue. Une odeur vague de plastique chaud et de sucre traînait dans l'air.

C'était joyeux. C'était vide. C'était profondément inquiétant.

— C'est quoi cet endroit, souffla Charlie en pointant sa caméra vers les machines.

— Le Level Fun, dit Kichi sans s'arrêter de marcher. On traverse vite et on ne s'attarde pas.

— Pourquoi ?

Il jeta un œil par-dessus son épaule, l'air de quelqu'un qui préférerait ne pas avoir à expliquer.

— Parce qu'il y a des choses qui vivent ici. Et elles n'aiment pas qu'on reste trop longtemps dans leur fête.

Charlie regarda autour d'elle. Les ballons, les guirlandes, les écrans qui clignotaient dans le vide.

— Leur fête.

— Leur fête.

Joris posa une main brève sur l'épaule de Charlie.

— On suit Kichi, on regarde devant, dit-il calmement.

Charlie hocha la tête. Mais la caméra continuait de filmer.

C'est Joris qui le vit en premier.

Au fond de la salle, entre deux machines d'arcade, une table basse était poussée contre le mur. Et sur cette table, les pieds croisés dessus, les bras repliés sous la tête, la respiration lente de quelqu'un qui dormait profondément et s'en fichait complètement, il y avait un garçon.

Joris s'arrêta. Charlie s'arrêta. Kichi s'arrêta, regarda, et son visage se ferma immédiatement.

Le garçon dormait avec ce confort tranquille des gens qui ont décidé que l'endroit où ils posaient la tête leur appartenait de droit. Dans les Backrooms. Dans le Level Fun. Sur une table entre deux bornes d'arcade.

Charlie baissa la caméra vers lui.

— C'est… il fait vraiment une sieste là ?

Le garçon ouvrit un œil. Puis l'autre. Il regarda le plafond une seconde, comme pour se rappeler où il était, puis il tourna la tête vers eux.

Et sourit.

Ce sourire-là n'était pas anodin. Il était trop à l'aise, trop immédiat, comme celui de quelqu'un qui s'attendait à cette visite sans savoir exactement quand elle arriverait.

— Ça fait un bail, dit-il en s'étirant.

Il se leva sans se presser, épousseta son jean d'un geste nonchalant, et les regarda tous les trois avec cet air de quelqu'un qui trouve la situation amusante pour des raisons qu'il gardait pour lui.

Arthur, dit Charlie avec un sourire franc.

— Charlie, répondit-il du même ton.

Joris inclina légèrement la tête. Neutre, poli. Arthur lui rendit le signe.

Puis son regard glissa vers Kichi. Kichi, qui ne bougeait pas, les mains dans les poches, l'œil noir posé sur Arthur avec une expression qui n'avait rien d'accueillant.

Arthur soutint le regard une seconde. Le sourire ne bougea pas d'un millimètre.

— Kichi, dit-il simplement.

Kichi ne répondit pas.

— Vous sortez d'ici ? demanda Arthur en balayant la salle du regard.

— On essaie, dit Charlie. En fait, on va à la fête de la musique que Roxanne organise pour le Cripie Club. En ce moment, Cripie et Roxanne sont à fond dans ce projet.

Arthur l'écoutait. Vraiment. Les bras croisés, la tête légèrement inclinée, ce sourire toujours en place. Sa façon d'écouter avait quelque chose de particulier, comme quelqu'un qui ne retient pas les détails par curiosité, mais parce qu'il cherche déjà comment les utiliser.

— Intéressant, dit-il quand Charlie eut fini.

Juste ça. Intéressant. Avec ce sourire qui ne disait rien et sous-entendait tout.

Joris l'observait sans un mot.

Le bruit arriva sans prévenir.

Pas un fracas, quelque chose de plus sourd, de plus organique. Un pas lourd, quelque part au fond de la salle, derrière les machines. Puis un autre. Lents, réguliers, comme quelque chose qui n'avait pas besoin de se presser parce qu'il savait qu'il finirait par arriver.

Kichi se retourna. Ses yeux parcoururent le fond de la salle, les guirlandes qui pendaient, les ballons qui flottaient, et entre deux machines, une silhouette.

Grande. Jaune. La tête penchée en avant, sans visage visible, qui avançait avec cette lenteur tranquille propre aux choses qui n'ont jamais été pressées.

On court, dit Kichi.

Pas de discussion. Pas de question. Charlie attrapa Arthur par le bras, Joris était déjà en mouvement, et ils partirent tous les quatre dans le couloir le plus proche, les guirlandes du Level Fun disparaissant derrière eux, les lumières des machines continuèrent de clignoter dans le vide, indifférentes.

Derrière eux, les pas lourds du Partygoer résonnèrent une dernière fois.

Puis le silence des Backrooms reprit ses droits.

Drôle de retrouvaille
CH. IV
05
ROOM · FUN
Chapitre V

La chute

Ils couraient.

Le Level Fun défilait autour d'eux dans un chaos de couleurs. Les guirlandes qui frôlaient leurs têtes, les machines d'arcade qui clignotaient au passage, les ballons à moitié dégonflés qui rebondissaient contre les murs dans le souffle de leur course. Derrière eux, les pas lourds du Partygoer résonnaient avec cette régularité tranquille et terrifiante de quelque chose qui n'avait pas besoin de courir pour rattraper.

— Par là ! cria Kichi en désignant un couloir sur la gauche.

Ils tournèrent. Le couloir débouchait sur une nouvelle salle. Plus grande, plus sombre, des tables renversées, des chaises éparpillées comme si quelqu'un avait quitté les lieux très vite et très longtemps auparavant.

Arthur courait juste derrière Charlie, toujours avec cette expression légèrement amusée que même la situation ne semblait pas pouvoir effacer.

— Vous savez, dit-il sans paraître vraiment essoufflé, dans ce genre de situation il y a une règle assez simple.

— Ferme la et cours, dit Kichi sans se retourner.

— La règle c'est qu'il faut sacrifier quelqu'un. Statistiquement ça marche bien. Je dis ça, je dis rien.

Les pas du Partygoer se rapprochèrent. Une guirlande tomba du plafond devant eux, arrachée par le souffle de la créature. Joris l'enjamba sans un mot, la main tendue pour aider Charlie à passer.

Kichi regardait devant lui, les yeux qui calculaient rapidement la salle, les couloirs, les angles. Quelque chose dans son regard avait changé. Plus concentré, plus froid. Charlie ne le remarqua pas. Joris non plus.

Arthur si. Mais il n'eut pas le temps de réagir.

Ce fut rapide. Discret. Presque chirurgical.

Kichi ralentit d'un demi-pas, juste assez pour se retrouver dans l'angle mort de Charlie et Joris. Sa main se leva, un geste bref et précis, les doigts légèrement écartés. Dans l'air devant Arthur, quelque chose s'ouvrit. Pas une porte, pas vraiment. Plutôt une déchirure. Un cercle sombre d'à peine un mètre, silencieux, qui n'existait pas la seconde d'avant.

Arthur fit un pas de plus. Et disparut dedans.

Le portail se referma aussi vite qu'il s'était ouvert. Comme si rien ne s'était passé.

Charlie et Joris continuaient de courir, sans s'être retournés, sans avoir rien vu.

Kichi reprit son rythme normal.

Quelque part dans une autre salle du Level Fun, Arthur réapparut dans un bruit sourd. Il roula sur la moquette, se redressa d'instinct, et se retrouva face à face avec le Partygoer qui venait de changer de direction.

La créature s'arrêta. La tête penchée en avant, immobile.

Arthur la regarda. Une seconde passa.

Son sourire disparut.

— À l'enfoiré…

— Où est Arthur ? demanda Charlie en courant.

— Il a pris une autre direction, dit Kichi simplement.

Charlie se retourna brièvement, le couloir derrière eux était vide. Elle fronça les sourcils mais ne s'arrêta pas.

Joris regarda Kichi une fraction de seconde. Kichi regardait droit devant lui. Joris ne dit rien.

— Par ici ! cria Kichi.

Au bout du couloir, presque dissimulé derrière une machine d'arcade renversée, un large tuyau métallique s'ouvrait dans le mur, horizontal, sombre, assez large pour passer à deux. Une légère vibration en sortait, comme un courant d'air venu de loin.

— C'est quoi ça, dit Charlie.

— La sortie. On plonge dedans et on lâche tout. Vous ne vous accrochez à rien.

— On lâche tout.

— Vous ne vous accrochez à rien, répéta Kichi en la regardant droit dans les yeux.

Charlie regarda le tuyau. Regarda sa caméra. La serra contre elle.

— La caméra ne compte pas.

— Charlie.

Joris plongea le premier. Charlie juste derrière, la caméra serrée contre sa poitrine. Kichi jeta un dernier regard au couloir, vide, silencieux, les guirlandes qui pendaient mollement dans l'air immobile, puis disparut dans le tuyau à son tour.

Ce qui suivit fut un mélange de vitesse, de noir complet et d'air qui sifflait fort aux oreilles. Le tuyau tournait, plongeait, s'inclinait sans prévenir. Charlie cria quelque chose d'incompréhensible. Joris garda les dents serrées. Kichi resta silencieux.

Puis il n'y eut plus de tuyau.

Juste le vide. L'air chaud. Une lumière dorée qui explosait de partout.

Et des sons, de la musique, des voix, des rires, qui montaient de quelque part en dessous.

Ils tombèrent.

L'atterrissage fut brutal, maladroit, dans un bruit sourd qui fit se retourner une bonne partie des gens autour. Ils s'écrasèrent sur le sol en plein milieu de la fête. Charlie sur le dos, Joris allongé à terre, Kichi debout par un réflexe inexplicable.

Les gens autour s'écartèrent. La musique continua.

Charlie ouvrit les yeux. Au-dessus d'elle, le ciel de juin, ce bleu doré de fin de journée qu'elle avait quitté des heures plus tôt. Des guirlandes lumineuses bien différentes. Des visages qui les regardaient.

Et Roxanne.

Debout, les bras croisés, qui les regardait tous les trois avec cet air calme de quelqu'un qui avait attendu, géré, organisé, et qui avait maintenant une théorie bien précise sur ce qu'il s'était passé.

Elle laissa passer deux secondes.

— Ce n'est pas la peine de raconter des histoires. Si vous ne vouliez pas venir m'aider, fallait juste me le dire.

La chute
CH. V
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NATURE
Chapitre VI

Changement jaune

Les trois restèrent quelques secondes par terre, abasourdis, à cligner des yeux sous la lumière de fin de journée. Autour d'eux la fête continuait, les gens avaient repris leurs conversations, la musique couvrait presque tout, les guirlandes se balançaient doucement dans l'air chaud de juin.

Roxanne les regardait toujours. Les bras croisés. Patiente comme quelqu'un qui a décidé d'attendre la suite avec un calme qui valait tous les reproches.

Charlie se redressa la première.

— Non mais attends, on s'explique…

— Les Backrooms, dit Joris.

— Les Backrooms, confirma Charlie.

— On est vraiment tombés dedans, ajouta Kichi.

Roxanne les regarda tous les trois à tour de rôle. Une seconde passa. Elle leva les yeux au ciel.

— Pas possible vous trois.

Elle tourna les talons et repartit vers la scène d'un pas tranquille, comme si la conversation était close. Charlie ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, mais Joris posa une main sur son épaule.

— Laisse.

Ce fut Julie qui les vit en premier.

Elle traversa la foule presque en courant, les yeux qui passaient de Charlie à Joris avec ce mélange de soulagement et de culpabilité mal dissimulée que Cripie, juste derrière elle, reconnut immédiatement. Elle fit un câlin directement à Charlie.

— Vous allez bien ? Vous êtes blessés ? Je ne savais pas que j'en étais capable, je vous jure, j'ai jamais fait ça avant, je suis vraiment désolée…

— Julie, dit Charlie. On va bien.

— T'es sûre ? Joris, tu vas bien ?

— Très bien, dit Joris avec ce sourire calme qui signifiait qu'il était sincère.

Julie souffla. Un long soupir qui portait plusieurs heures d'inquiétude dedans. Elle les serra brièvement tous les deux, maladroitement, avec cette façon explosive d'exprimer le soulagement qu'elle avait d'exprimer tout le reste.

Cripie s'approcha à son tour. Il posa une main sur l'épaule de Charlie, regarda Joris, hocha la tête, cette façon humble qu'il avait de dire beaucoup avec peu.

— Content que vous soyez là.

Ils s'installèrent un peu à l'écart de la foule, dans ce cercle naturel que le groupe formait quand ils avaient des choses à se dire. Charlie raconta, le Level 0, Kichi, la course-poursuite, le tuyau et Arthur. Elle gesticulait, la caméra toujours à la main, reconstruisant chaque détail avec cet enthousiasme intact que les Backrooms n'avaient pas réussi à entamer.

Kichi resta en retrait, les mains dans les poches, à écouter sans rien ajouter.

Ce fut à ce moment-là que Roxanne passa à proximité du groupe. Elle ne s'arrêta pas, elle avait trois choses à gérer simultanément et tout le monde le savait. Mais son regard croisa brièvement celui de Kichi.

Une seconde. Pas deux.

Kichi ne détourna pas les yeux. Roxanne non plus. Puis elle continua sa route, et la fête referma le silence derrière elle.

— Arthur, il est là-bas ? demanda Cripie quand Charlie eut terminé.

Le prénom atterrit dans le groupe comme un caillou dans une mare. Charlie marqua une pause.

— On l'a croisé. Dans les Backrooms. Il était là depuis un moment.

Cripie ne répondit pas immédiatement. Son regard se posa quelque part dans le vague, cette façon qu'il avait de prendre du recul avant de réagir, comme si chaque mot méritait d'être pesé avant d'être dit.

— Il est sorti avec vous ?

— Pas exactement, dit Kichi.

Cripie le regarda. Kichi ne développa pas. Cripie n'insista pas, mais quelque chose dans ses épaules changea légèrement, une tension discrète que seuls ceux qui le connaissaient bien auraient pu remarquer.

— OK, dit-il simplement.

Il se leva, épousseta son pantalon.

— Je vais prendre quelque chose à boire.

La buvette était un peu à l'écart du cœur de la fête, quelques tables hautes, des lumières plus douces, le son de la musique qui arrivait là filtré et presque agréable. Cripie commanda un verre, s'accouda au comptoir, laissa le bruit ambiant l'envelopper un moment.

Il entendit quelqu'un s'installer à côté de lui.

Il tourna la tête.

Arthur prit un verre sur le comptoir avec ce geste nonchalant qui lui était naturel. Il regarda droit devant lui une seconde, les guirlandes, la scène au loin, la foule qui dansait, puis tourna la tête vers Cripie.

— Bonne fête, dit-il.

Cripie le regarda. Ce visage qu'il connaissait trop bien, ce sourire qui n'avait jamais vraiment été un sourire. Il ouvrit la bouche. La referma. Il n'y avait pas grand-chose à répondre à ça. Pas grand-chose qui n'aurait pas sonné faux dans un sens ou dans l'autre.

Il hocha la tête, à peine.

Arthur but une gorgée, reposa son verre. Regarda à nouveau la fête devant eux, les lumières, les gens, tout ce que Cripie avait construit et continuait de construire.

Puis il dit, sans se retourner, avec ce sourire très légèrement trop grand pour être honnête :

— J'ai hâte de découvrir ce fameux Cripie Club. Je pense pouvoir apporter plein d'éléments sympas.

Il reposa son verre sur le comptoir, glissa les mains dans ses poches, et s'éloigna dans la foule sans un regard en arrière.

Cripie resta là, le verre dans la main, les yeux dans le vide devant lui. La musique continuait. Les guirlandes se balançaient. La fête était belle.

Quelque chose, ce soir-là, venait de commencer.

Arthur est de retour.

Changement jaune
CH. VI